“Dernier MC” de Kery James : Résonances d’un album attendu, entre critique et héritage
Le 13 mai 2013, Kery James révèle au public son sixième album studio, Dernier MC. Plus qu’une sortie, un événement. On parle ici d’un disque sous...
Kery James ne s’est jamais résumé à son genre musical. Son opiniâtreté à défendre la dignité, à scruter l’intime et à dénoncer l’injustice ne jaillit pas d’une généalogie strictement rap. Derrière chaque punchline acérée, chaque introspection et chaque manifeste social, résonnent les échos de figures venues d’autres sphères. Chansons engagées, littérature militante, cinéma de résistance : les textes de Kery James sont un carrefour où se rencontrent les voix majeures qui, bien avant ou en dehors du rap, ont ouvert la voie à l’expression de la contestation et de la conscience.
Kery James cite régulièrement l’œuvre de l’écrivain américain James Baldwin, dont la voix n’a cessé de dénoncer les ravages du racisme institutionnel aux États-Unis. Dans « Les événements qui se sont passés à Ferguson ne sont pas nouveaux. James Baldwin en parlait déjà dans "The Fire Next Time" » (interview pour France Inter, 2019), il confiait combien Baldwin avait formé sa conscience politique. Baldwin, par sa capacité à relier les luttes individuelles et collectives, infuse la plume de Kery d’une lucidité jamais soumise à la fatalité. Des morceaux comme « Lettre à la République » portent la trace de cette vigilance : écrire, c’est refuser de se taire, même devant la lassitude.
Le « Cahier d’un retour au pays natal » d’Aimé Césaire, pionnier du mouvement de la Négritude, est lu et cité par Kery James depuis ses premières années de formation. On retrouve, dans les allusions à la condition postcoloniale française (notamment dans « Banlieusards »), la langue de feu de Césaire : celle qui ne pactise pas avec l’oubli.
Bien qu’on cite volontiers les figures du rap, Kery James s’est toujours montré sensible aux modèles d’intégrité portés par des acteurs de cinéma. Dans le documentaire Banlieusards (Netflix, 2019), il évoquait Lino Ventura comme la synthèse d’un certain courage à toute épreuve. Si Ventura n’était pas chanteur, la justesse avec laquelle il incarnait des personnages droits, résistants mais humains, fait écho à ce qui hante la mythologie keryjamesienne.
Brel : l’homme qui disait « Il nous faut regarder la réalité en face, surtout quand elle dérange ». Jacques Brel inspire Kery James dans sa capacité à aller jusqu’à l’os, à ne jamais travestir la douleur ou la tendresse sous le poids du cynisme ambiant. Quand Kery écrit dans « Racailles » ou « Viens je t’emmène », il partage avec Brel la quête du mot juste pour saisir le cœur du malaise social.
Georges Brassens, chantre du verbe piquant et de la contestation douce, inspire la façon qu’a Kery James de manier la provocation comme un aiguillon plus que comme une arme. Brassens incarnait une subversion tranquille, une manière de moquer le pouvoir sans hurler. Ce goût pour l’ironie – qui traverse les morceaux « Constamment je me relève » ou « Bicentenaire » – rappelle combien l’engagement peut être aussi affaire de nuances.
Frantz Fanon, psychiatre et essayiste martiniquais, auteur de « Peau noire, masques blancs » et « Les damnés de la terre », marque profondément les réflexions de Kery James sur l’aliénation et la violence sociale. Dans « XY », la référence à Fanon apparaît comme un appel à ne jamais accepter les rôles assignés par la société post-coloniale.
Moins connu du grand public, Léon-Gontran Damas (figure fondatrice de la Négritude) structure, à travers sa poésie oralisée, une part du flow keryjamesien. Sa verve syncopée, sa manière d’accrocher les mots à la gorge de ceux qui écoutent, fait écho au débit précis et pesé de Kery, surtout dans ses spoken words ou sur « Théorème ».
Nelson Mandela traverse l’œuvre de Kery James de façon récurrente. Mandela, qui restera en prison 27 ans pour sortir son peuple de l’apartheid, incarne l’endurance et le pardon, deux notions chères à Kery. Son morceau « Lettre à mon public » n’hésite pas à recourir à l’exemple mandélien, appelant à une émancipation « par la dignité, pas seulement par la colère ».
Impossible de dissocier, dans la dimension réflexive de Kery James, l’influence de Malcolm X. Mais c’est surtout son intelligence stratégique, sa capacité à remettre en cause sans jamais sombrer dans l’excès, qui marque Kery. La force de la parole, l’art du débat – notamment dans ses prises de parole publiques et ses battles verbales – puise dans la matrice de Malcolm X.
Enfin, il serait réducteur de ne s’arrêter qu’aux figures historiques et littéraires. Kery James rappelle dans de nombreuses interventions que le cinéma de Ken Loach, la poésie de Victor Hugo (« Les Misérables », dont l’adaptation cinématographique résonne fortement dans le film co-réalisé avec Leïla Sy), ou même les images poétiques de Léonor Fini, nourrissent l’imaginaire contestataire de ses textes.
Qu’on soit passionné de rap ou néophyte, le travail de Kery James rappelle que l’engagement artistique est, avant tout, un héritage. Ses textes font se rencontrer Césaire et Brassens, Brel et Fanon, Mandela et Loach – dans une architecture où le mot devient arme, ou refuge, ou provocation salutaire. Au fil des années, il s’est bâti un panthéon qui dépasse toute appartenance de genre pour inventer une langue à la croisée de l’intime, de l’historique et du politique.
Les influences citées ici ne sont qu’une partie visible de son iceberg poétique. Chacune d’elles lui a offert un fil : celui du courage, de la transmission, de la lucidité ou de la compassion. Un tissage sans frontières qui, génération après génération, fait de son œuvre non seulement un témoignage, mais un éclairage – et qui invite à traquer, dans chaque mot, l’écho vivant des combats d’hier dans les luttes d’aujourd’hui.