Comprendre les figures de style qui donnent sa force au rap
Pourquoi les figures de style sont essentielles dans le rap Le rap ne repose pas uniquement sur la rime ou la performance technique. Il utilise aussi les ressources de la...
Le rap français n’est pas seulement une chronique du réel ou un terrain d’expérimentations modernes. Dans la bouche de certains artistes, il est surtout une tradition orale revisitée, héritier d’une longue mémoire et d’un profond questionnement sur l’histoire. Chez Kery James, chaque rime a l’éclat d’un manifeste ; on y décèle l’empreinte vibrante des grands penseurs africains. Parmi eux, Cheikh Anta Diop – historien, savant, militant panafricain – occupe une place singulière. Comment ses écrits scientifiques, ses appels à la dignité et à la réappropriation de l’histoire résonnent-ils dans le discours du rappeur d’Orly ? Décorticage d’une filiation intellectuelle hors-norme, bien loin du simple hommage.
Revenir sur Cheikh Anta Diop, c’est se rappeler que l’histoire de l’Afrique, longtemps écrite par d’autres, trouva en lui l’un de ses plus farouches défenseurs. Né en 1923 au Sénégal, docteur ès sciences, linguiste chevronné, Diop bouleverse, dès les années 1950, les schémas européens de représentation du continent noir (Encyclopaedia Britannica). Parmi ses œuvres majeures figurent “Nations nègres et culture” (1954) et “Civilisation ou barbarie” (1981), dans lesquelles il développe une vision afrocentrée de l’histoire, revendiquant l’apport civilisationnel de l’Afrique à l’humanité.
Comme le notait également Alioune Diop (créateur de Présence Africaine), Cheikh Anta Diop n’eut de cesse de “redonner à l’Afrique sa voix propre”. Cette conquête du verbe n’est pas sans rappeler ce qui s’exprime, sous une autre forme, dans les textes de Kery James.
En écoutant Kery James, impossible de passer à côté de la dimension éducative de sa démarche. Chez lui, le rap n’est ni divertissement ni démonstration de style, mais création d’un espace de réflexion sur l’identité, la communauté et l’histoire. Dans des morceaux comme “Lettre à la République” ou “Racailles”, la référence à Cheikh Anta Diop n’est pas toujours explicite ; elle est pourtant partout en filigrane :
C’est dans cette pédagogie, érudite sans sombrer dans le prêche, que Kery James s’empare des armes de Diop : produire du discours, sensibiliser, mais aussi rendre visible ce qui est tu.
Nombre de textes de Kery James semblent prolonger le travail de redéfinition identitaire esquissé par Cheikh Anta Diop. Là où l’écrivain posait la nécessité d’une “renaissance africaine”, le rappeur s’attelle à une “renaissance” de la diaspora, celle du “jeune noir” de France, à la croisée des mémoires.
Par ailleurs, une prise de parole de Kery James sur France Inter en 2016 évoquait en filigrane Diop, lorsqu’il insistait sur “la nécessité de se réapproprier nos histoires, au lieu de s’en remettre à des récits écrits à notre place” (France Inter, mai 2016). Là encore, la filiation se fait plus souterraine que spectaculaire : pas besoin d’un sample ― c’est le sous-texte qui construit le lien.
Cheikh Anta Diop défendait la nécessité, pour les sociétés africaines, de se réapproprier leur savoir via un travail sur la transmission intergénérationnelle. Chez Kery James, cette valence éducative prend la forme d’un dialogue direct avec la jeunesse, comme en témoignent ces vers extraits de “Conscience supprimée” :
Ce rapport à la connaissance, Diop lui conférait une dimension politique et citoyenne : sans maîtrise de son passé, pas d’avenir (voir “Antériorité des civilisations nègres”). Quant à Kery James, il multiplie, dans les ateliers ou lors de ses rencontres publiques, les références à l’importance des livres, du débat, de l’esprit critique comme armes contre la reproduction des schémas de domination.
Ainsi se construit une pensée du rap “passeur” : il ne s’agit plus simplement de jongler avec les mots, mais d’infuser dans le verbe une quête d’exactitude, une soif de connaissance.
Diop comme Kery James partagent une vision de l’art comme arme contre l’aliénation. Pour le premier, la réappropriation des outils scientifiques visait à déconstruire les récits dominants. Pour le second, c’est dans l’écriture — la chanson, le slam, le roman — que s’inaugure ce processus.
Dans les deux cas, la réhabilitation de l’histoire africaine est indissociable d’une volonté de s’enraciner pour s’élever, de transmettre pour transformer.
S’il fallait pointer ce qui distingue malgré tout le rappeur du savant, c’est cette capacité, chez Kery James, à conjuguer la mémoire diopienne avec la réalité complexe de la France contemporaine. Il dialogue ainsi non seulement avec l’Afrique ancestrale, mais avec la France de la “diversité”, des contradictions, de la République. L’universel diopien, nourri de particularismes, trouve de nouvelles strates dans les histoires de jeunesse, de banlieues, de lutte pour l’existence.
Le passage du savoir scientifique au cri poétique, de l’académie au bitume, du trait sur le papyrus à la rime sur la feuille de brouillon conserve intactes deux énergies : celle de la résistance et celle du doute fertile. De la plume de Cheikh Anta Diop à celle de Kery James, ce n’est pas un fil ininterrompu, mais une trame, riche de recouvrements, parfois heurtée, toujours féconde. Ainsi se forgent les héritages vivants ― et se prolongent les luttes, des livres aux micros, des amphithéâtres aux scènes ouvertes. À nous d’écouter et de transmettre.