Comprendre les figures de style qui donnent sa force au rap
Pourquoi les figures de style sont essentielles dans le rap Le rap ne repose pas uniquement sur la rime ou la performance technique. Il utilise aussi les ressources de la...
Dans le paysage du rap français, rares sont les voix qui transcendent le découpage classique entre musique et image. Kery James en fait partie. La sortie de son huitième album studio Mouhammad Alix en 2016 n’a pas été simplement un moment discographique : c’était la révélation d’un manifeste visuel, pensé et scénarisé pour accompagner la charge poétique de ses textes. Les clips issus de cet album ne sont pas de simples supports promotionnels, mais des extensions narratives, des fragments filmés de sa conscience sociale et politique.
Analyse de ces œuvres vidéo qui, par leur reception et leur emploi d’une esthétique engagée, ont façonné la sortie médiatique d’un album déterminé à parler plus fort que les codes du genre.
n’est pas un album anodin : il porte dès son nom la référence à deux figures tutélaires, le Prophète et Mohamed Ali, fusion des luttes spirituelles et civiles. La production visuelle qui accompagne ses textes s’inscrit dans cette logique de symbole, de réappropriation de l’histoire, dans un moment de tension politique nationale (état d’urgence, montée des polémiques sur la laïcité, fracture sociale à vif).
La sortie de l’album est appuyée par une campagne de clips pensée comme une série de manifestes. Ces vidéos connaissent un véritable succès d’audience et marquent l’imaginaire collectif – certaines cumulent, à ce jour, plusieurs millions de vues et s’invitent, parfois, dans le débat public au-delà des sphères habituelles du rap.
Évacuons le titre éponyme, impossible à ignorer. Le clip “Mouhammad Alix” est une déclaration d’intention. Tourné en noir et blanc, il rappelle l’esthétique du documentaire politique, du film d’archive — à la manière d’un Spike Lee qui aurait grandi en plein Val-de-Marne.
Le décor est sobre mais saturé de symboles : Kery James dans un ring désert, gants serrés, face à l’objectif. La référence à Muhammad Ali est frontale — il reprend explicitement ses gestes, ses slogans contre la société raciale américaine. Mais, au fil des plans, d’autres images s’imposent : visages d’anonymes, poings levés, silhouettes issues des marges. Le ring devient métaphore du combat social.
La réalisation, signée Leïla Sy, accentue la détermination du texte par une caméra qui s’attarde sur les regards — confrontant l’audience, cherchant non le divertissement, mais l’interpellation. Ce n’est pas une invitation à consommer le rap, c’est une convocation à l’écoute.
Sans doute le plus polémique de l’album, “Musique nègre” laisse exploser la tension raciale et la violence des non-dits en France. Dès sa sortie, les médias généralistes s’en emparent, le titre fait polémique jusqu'à la matinale de France Inter, mais le clip amplifie la sensation de malaise et d’urgence.
La vidéo, signée Black Anouar, multiplie les clins d’œil : les juges n’existent pas, l’accusation est mouvante, mais le verdict est social, déjà rendu dans la France d’aujourd’hui. Ce n’est plus un clip, c’est presque une séquence juridique, stylisée, qui se regarde comme un manifeste. À ce titre, il est souvent analysé dans les universités lors de séminaires sur le rap contestataire français (voir Mouvements, 2018).
La sortie de “Racailles” coïncide au millimètre avec les débats sur la politique sécuritaire française et la question urbaine. Le clip, dans une sobriété de teintes, offre une mosaïque d’identités : le mot « racailles », jeté comme une insulte en pleine campagne électorale (on se souvient du fameux « Kärcher » de Nicolas Sarkozy en 2005), est retourné par Kery James en cri d’orgueil collectif.
On y retrouve :
Le clip est étudié comme objet sociologique, et se retrouve cité dans des reportages d’investigation sur la représentation des quartiers populaires (Le Monde, 2017, “Racaille ou citoyen : les banlieues à l’écran”).
Si “Banlieusards” n’est pas une composition originale de Mouhammad Alix mais une réinterprétation, la version live filmée à l’AccorHotels Arena mérite mention. Lors de la sortie médiatique de l’album, Kery James accompagne ses clips d’actions concrètes et d’événements publics. Le concert, capté par Culturebox et rediffusé sur France Ô, devient lui-même un clip d’actualité, nourrit de plans de spectateurs, baigne dans une énergie collective qui déborde la scène.
“Banlieusards” n’est plus juste un “single”, c’est la déclaration visuelle d’une génération qui refuse l’assignation à résidence.
Si l’on s’en tient aux chiffres, trois vidéos tirent leur épingle du jeu. Mais l’impact de l’album s’appuie aussi sur des clips aux ambitions plus intimes, parfois passés sous les radars des médias généraux :
Le soin accordé à ces clips souligne la volonté de Kery James de parler de la marge depuis la marge, en résistant à la tentation du spectaculaire ou du sensationnel. On notera d’ailleurs que la plupart de ces vidéos sont construites en économie de moyens, loin du clinquant à l’américaine qui envahit une bonne partie des productions rap (source : Les Inrockuptibles, dossier “La révolution visuelle du rap français”, 2017).
Dans l’histoire du rap français, “Mouhammad Alix” n’est pas simplement un jalon musical. Les clips issus de cet album ont marqué bien plus que l’actualité d’un genre : ils ont déplacé la frontière entre art, engagement et visibilité médiatique.
En bâtissant une œuvre filmée où chaque détail recèle une prise de position esthétique et politique, Kery James a transformé la réception de son album en rituel collectif – un miroir tendu à la société française, sur ses fractures et ses espoirs, son passé et ses futurs possibles. Forts de leur audience mais surtout de leur écho dans les débats nationaux, les clips de Mouhammad Alix témoignent de la puissance du rap à court-circuiter les discours et à injecter du sens dans le flux polarisé des images contemporaines.
La force de ces clips, c’est de ne pas se contenter d’illustrer, mais de donner à voir autrement. De rappeler, scène après scène, que le verbe, quand il ose l’image, laisse une empreinte dont la société ne se défait pas si facilement.