“Dernier MC” de Kery James : Résonances d’un album attendu, entre critique et héritage
Le 13 mai 2013, Kery James révèle au public son sixième album studio, Dernier MC. Plus qu’une sortie, un événement. On parle ici d’un disque sous...
Avril 2009. Après plusieurs années d’un retrait assumé, Kery James signe son retour fracassant avec Réel. Un titre-programme, à contre-courant de la facilité et des renoncements. À sa sortie, l’album se hisse en tête des ventes, mais ce que nombre d’observateurs n’avaient pas anticipé, c’est sa capacité à fracturer le mur du son : celui qui sépare le rap de la presse généraliste, ce précarré rétif à toute intrusion du hip-hop. Quelle réception la presse généraliste française réserve-t-elle, alors, à cet album événement ? Décryptons la couverture médiatique à l’aune d’une société française traversée par des débats sur l’identité, l’engagement et la place de la banlieue.
Contrairement à d’autres albums de rap francophone de l’époque, Réel bénéficie d’une exposition remarquable au sein des rédactions généralistes. Dès avril 2009, Libération publie un portrait sans fard de Kery James, insistant sur la dimension littéraire et politique de sa démarche (Libération, 22/04/2009). Le Monde, rare à couvrir le rap hors faits divers, critique l’album sous le titre « Kery James, voix de la banlieue et de la République », saluant la « lucidité douloureuse » du texte “Banlieusards”.
La presse économique ne reste pas en retrait : Les Échos s’arrête sur le succès commercial fulgurant — 23 000 exemplaires écoulés dès la première semaine, n°1 des ventes (GfK, chiffres relayés dans Les Échos, 04/2009). Cette réussite, rarement atteinte par un disque 100% rap à l’époque, offre non seulement la preuve d’une attente massive, mais aussi celle d’un artiste fédérateur au-delà de la sphère hip-hop.
Plusieurs médias généralistes oscillent entre fascination et inquiétude devant une œuvre qui choisit la frontalité. Télérama, dans un papier intitulé “Le témoin du Réel”, met en lumière la finesse de l’écriture de Kery James tout en interrogeant sa violence rhétorique. Le Figaro, quant à lui, relève le « ton de prêcheur » du rappeur, tout en saluant sa sincérité brute.
L’écho médiatique de Banlieusards, principal single de l’album, dépasse largement la critique musicale. Le 21 avril 2009, après la diffusion du clip sur internet, la députée UMP Nadine Morano dénonce publiquement sur Europe 1 « le discours victimaire du rap », offrant à Réel une publicité inattendue (Europe 1, 04/2009). Le lendemain, de nombreux journaux — dont Le Parisien, Le Monde et Le Nouvel Observateur — relaient la controverse, y voyant la preuve que l’album touche une corde sensible dans l’opinion et jusqu’au sein des institutions.
Réel devient un objet politique, cité dans les éditoriaux dédiés aux banlieues, utilisé en illustration dans les débats sur la diversité à l’Assemblée Nationale, et même récupéré par certains syndicats d’enseignants, selon France Info (04/2009), pour ses couplets sur l’éducation.
La presse régionale ne reste pas en marge. De La Voix du Nord au Dauphiné Libéré, on met en avant l’aspect “porte-voix des invisibles”, n’hésitant pas à reprendre les termes mêmes de James pour évoquer les réalités du terrain. “Ici, on a enfin l’impression d’être compris”, titre Le Progrès à Lyon le 27 avril 2009.
| Média | Date | Angle | Citation reprise |
|---|---|---|---|
| Libération | 22/04/2009 | Portrait – Le trait d’union rap/citoyenneté | « Un texte politique qui ne s’excuse de rien » |
| Le Monde | 23/04/2009 | Analyse sociale et littéraire du disque | « La maturité du rap français » |
| France 2 | 24/04/2009 | Reportage JT – Le rappeur philosophe | « La République, fil rouge de son œuvre » |
| Les Échos | 25/04/2009 | Succès commercial inédit | « Le dépassement du cercle rap » |
Internautes, critiques et éditorialistes généralistes n’en retiennent pas toujours la même chose. Certains saluent le dialogue ouvert entre France des périphéries et centre métropolitain, décelant même dans les interviews de Kery James une volonté d’apaisement (« On ne naît pas banlieusard, on le devient », Libé). D’autres y voient surtout un acte d’accusation, voire un marqueur de fracture, nourri par une France en mal de dialogue entre générations et territoires.
L’un des paradoxes majeurs tient à la reconnaissance de l’excellence d’écriture – la façon dont Kery James s’approprie le français, la mise en tension de la langue, tout en suscitant la crainte d’un langage trop frontal, jugé inflammable par des éditorialistes du Figaro et du Point.
La couverture de Réel en 2009, au-delà de la réception instantanée, pose les bases d’un changement dans le regard de la presse généraliste sur le rap. L’album ne fait pas l’unanimité – la presse n’étant jamais univoque, certains commentateurs rappellent la nécessité de replacer le disque dans le contexte français d’après-2005, marqué par les émeutes. Mais une marque indélébile s’impose : celle de l’irruption d’un artiste capable de fédérer, diviser et nourrir l’espace public hors du ghetto musical.
Plus tard, lors de la ressortie de l’album en édition collector, la plupart des médias reconnaîtront leur hésitation initiale, et la profondeur dont ils n’avaient saisi que les prémices. À l’heure où les albums de rap se veulent encore, parfois, cantonnés à certaines niches, Réel revient comme un jalon : ce moment rare où la presse généraliste, par l’attention et la critique, a été contrainte de prendre acte de la puissance d’une parole venue d’ailleurs.
Sources : Libération, Le Monde, L’Express, Le Parisien, France Inter, France 2, Les Échos, GfK/IFOP, Télérama, Le Point, Europe 1, France Info, Le Progrès, BFM TV, Le Dauphiné Libéré.