Comprendre les figures de style qui donnent sa force au rap
Pourquoi les figures de style sont essentielles dans le rap Le rap ne repose pas uniquement sur la rime ou la performance technique. Il utilise aussi les ressources de la...
Difficile d’évoquer la trajectoire de Kery James sans repenser au souffle intégral du hip-hop. D’emblée, ce courant n’a jamais été qu’une bande-son. Il est un territoire d’expression qui s’invente à chaque coin de rue, où les cultures s’entrelacent et dialoguent. Mais dans la galaxie hip-hop, quatre astres occupent l’orbite centrale : le rap, bien sûr, mais aussi le graffiti, le breakdance et le streetwear. Là où beaucoup ne voient qu’accessoires ou folklore urbain, Kery James y puise, lui, une source d’hybridation et de résistance, un chemin pour affirmer sa voix et son identité.
D’abord, il y a la rue. La ville brute, sèche et colorée. Le graffiti, héritier direct des années 70 new-yorkaises, n’est pas qu’un ornement vandale. C’est un cri, une signature, une indispensable conquête de l’espace urbain par ceux qui se sentent dépossédés. Dès ses débuts dans la Mafia K’1 Fry, Kery James inscrit la revendication dans la lignée de cette tradition visuelle. Les pochettes d’album (on pense à « Savoir et vivre ensemble ») s’imprègnent de codes chromatiques et de typographies qui rappellent ces murs cabossés et, dans ses clips, on retrouve de nombreux plans où la ville est transfigurée par l’art graffiti: lettrages massifs, fresques anonymes mais signifiantes, visages d’inconnus tagués, qui sont les porte-voix muets de son engagement.
Mais l’ancrage de Kery James dans le graffiti dépasse la simple illustration. Sur scène, le choix des décors (souvent épurés, stylisés, évoquant l’art mural) et les projections visuelles lors de ses concerts réactualisent cette grammaire visuelle de la marge. En ce sens, le graffiti n’est pas décor : il est matrice, rappel continu que l’art doit occuper l’espace qu’on veut lui nier.
Si le breakdance n’est pas le medium par lequel Kery James s’exprime à titre personnel, il en reste pourtant imprégné jusque dans sa manière de se mouvoir, de performer et de concevoir le hip-hop comme globalité.
Il faut rappeler l’importance du breakdansc (souvent organisé dans les MJC ou les gymnases de banlieue dans les années 1990) comme vecteur d’intégration, de sociabilité et de respect de l’autre: valeurs omniprésentes dans la vision du monde défendue par Kery James (voir France Inter, 2024).
Enfin, le streetwear, souvent négligé dans l’analyse de l’art de Kery James, est bien moins un simple accessoire de mode qu’une stratégie de visibilité et de résistance. Impossible d’ignorer l’évolution vestimentaire du rappeur, depuis les survêtements Champion et Adidas de ses débuts avec Ideal J et la Mafia K’1 Fry jusqu’aux looks plus épurés mais toujours chargés de sens de ses dernières tournées.
Le streetwear, dans la tradition hip-hop, transforme le corps en support narratif. Là où Kery James, dans ses interviews (voir Les Inrocks, avril 2016), dénonce le regard stigmatisant sur la jeunesse des quartiers, il fait du vêtement une déclaration politique : porter la capuche, les baskets, c’est revendiquer l’appartenance et l’honneur d’un biotope trop souvent caricaturé.
L’apport réel de Kery James est de ne jamais isoler le rap de ses trois autres piliers – graffiti, break, streetwear –, mais au contraire de les fondre, les plier, les distordre pour créer un idiome littéraire et visuel unique. C’est ce que l’on retrouve à la fois :
Son positionnement est rare : à l’heure où le hip-hop hexagonal a parfois tendance à séparer la dimension musicale des autres disciplines, Kery James plaide pour leur rassemblement. Il s’inscrit dans la continuité des pionniers américains – d’un Afrika Bambaataa ou d’un Grandmaster Flash – qui voyaient dans le hip-hop un mode de vie, un code complet et polysémique.
En 2024, alors que le street-art est passé des murs de la ville aux salles de vente, le streetwear des rayons de banlieue aux podiums de la Fashion Week, et que le breakdance s’invite même aux Jeux Olympiques, ces codes changent de sens mais portent toujours la même énergie subversive. Kery James est l’exemple parfait d’un artiste ayant utilisé ces codifications populaires pour bâtir un socle d’émancipation, de prise de parole et de transmission.
Rien n’est figé. En dialoguant avec d’autres formes d’art contemporain, en collaborant avec des photographes, vidéastes ou plasticiens, il annonce déjà une nouvelle ère où les frontières entre cultures savantes et populaires tombent. C’est la vitalité même du hip-hop et de ceux qui, comme Kery James, savent y voir plus que des signes : une langue, une géographie mouvante, une promesse de futur.