“Dernier MC” de Kery James : Résonances d’un album attendu, entre critique et héritage
Le 13 mai 2013, Kery James révèle au public son sixième album studio, Dernier MC. Plus qu’une sortie, un événement. On parle ici d’un disque sous...
À l’heure où l’engagement dans le rap se réduit trop souvent à une posture, Kery James fait figure d’exception. Depuis 2018, ses concerts solidaires ne se contentent pas de prêcher la méritocratie ou de dénoncer l’injustice : ils financent, concrètement, des bourses d’études pour permettre à des jeunes issus de quartiers populaires d’accéder à l’enseignement supérieur ou à des formations de qualité. Ce n’est ni une opération de communication ni une simple parenthèse dans une carrière, mais une œuvre pérenne, pensée dans la durée, articulée à une stratégie de financement inventive, quasi unique en France.
En 2013, Kery James sort le morceau « Banlieusards », véritable hymne à la puissance transformatrice de l’éducation et de la persévérance. La symbolique du morceau prend vie quelques années plus tard dans la Banlieusards Foundation (souvent désignée comme la « Fondation des Banlieusards »), cofondée avec son ami Franco insurgé. L’objectif : soutenir les jeunes talents issus des quartiers populaires, en levant des fonds pour des bourses attribuées selon des critères de mérite et d’engagement citoyen. À l’opposé d’une simple démarche caritative, Kery James revendique une économie circulaire de la réussite : « Rendre ce qu’on a reçu. »
Au cœur du dispositif, la scène : chaque concert solidaire est conçu comme une levée de fonds, chaque billet vendu une part de destin qui bascule. Mais comment, concrètement, cette ingénierie fonctionne-t-elle ?
La singularité du modèle Kery James réside dans sa radicale transparence : l’intégralité ou la très grande majorité des recettes nettes de certains concerts est directement fléchée vers les bourses. Le fonctionnement s’apparente presque à celui d’une levée de fonds associative, sauf qu’ici, l’émotion artistique redonne un visage à la solidarité.
La tentation du greenwashing ou du charity business est forte dans le monde du spectacle. Kery James, vigilant, a mis en place plusieurs garde-fous :
Ces bourses ne sont ni anonymes ni indolores. Derrière chaque somme, un parcours bousculé, des rêves dérouillés. En 2021, c’est Adam, élève en première année de droit à Nanterre, qui racontait sur France Culture : « Sans la bourse de la Fondation, mon inscription aurait été compromise. » Autre exemple, Fatoumata, reçue à l’ENS, qui a pu financer son logement à Paris grâce à l’aide obtenue après le concert solidaire de l’Olympia.
Pour ces jeunes, la légitimité du dispositif tient aussi dans la figure du rappeur, modèle d’accession non linéaire à la réussite. L’argent, ici, n’est jamais perçu comme une aumône, mais comme un appui pour franchir un plafond de verre que l’école républicaine ne fait pas toujours éclater.
Peu d’artistes sont parvenus, à ce jour, à mettre en place un modèle de financement comparable à celui de Kery James. Car il exige :
Certains amis ou collaborateurs du rappeur ont tenté d’en adapter la formule : Médine, Oxmo Puccino, voire des membres de l’écurie 1995 ont parfois organisé des concerts caritatifs ou lancé des bourses. Mais la systématisation reste un défi redoutable, tant la confiance qu’inspire la démarche de Kery James est difficilement transférable.
On retient parfois du rap ses exubérances, ses clashs, ses sorties de route. L’engagement de Kery James rappelle une autre réalité : celle d’un art-passerelle, capable de transformer l’énergie d’un concert en espoir palpable, dans les quartiers délaissés. Les chiffres n’épuisent pas toute la portée de l’initiative : les lauréats, nombreux à leur tour, deviennent tuteurs, intervenants, passants le flambeau à la génération suivante.
La musique de Kery James produit des émotions brutes. Mais à travers la Fondation Banlieusards, son engagement ne reste pas cantonné à la parole : il se mue en actes, financés à la source par le public lui-même. C’est là tout le paradoxe, et peut-être tout l’héritage, du rap de Kery James — et une leçon, aussi, pour une industrie musicale en quête de sens.
Pour approfondir : « La bourse Banlieusards, planche de salut pour étudiants précaires », Le Monde, 5 mai 2023 ; « Le financement des concerts solidaires de Kery James ou l’invention d’un nouveau mécénat populaire », France Inter, chronique du 14 avril 2022 ; Fondation Banlieusards, rapport d’activité 2023.