• Quand Kery James devint le “dernier MC” : regards croisés des médias rap

    Le rap conscient et l’œuvre de Kery James, décryptés

Aux origines d'une posture : l'emblème du “dernier MC”

Kery James n’a jamais été un rappeur ordinaire. Celui dont le flow radiographie la société française depuis les années 1990 s’est, en 2013, auto-proclamé “dernier MC”. Pour comprendre la réception médiatique de cette posture, il faut d’abord en saisir la portée : loin d’une simple punchline, le titre de l’album éponyme et du morceau-phare s’inscrit dans une filiation presque mythologique du rap, où l’MC n’est plus qu’un vestige d’une époque révolue, dissout dans les brumes du mainstream et de l’industrie.

Cette affirmation, résolument mélancolique mais rageuse, interroge ouvertement l’état du mouvement hip-hop en France. Elle revendique une position de gardien, d’ultime porteur d’une éthique et d’une tradition lyrique face à une génération dont beaucoup jugent la superficialité grandissante. L’assertion choque, galvanise, fédère ou irrite – mais ne laisse indifférent ni public, ni journalistes, ni spécialistes.

Un coup d'éclat dans la presse spécialisée : analyses, clivages et passages obligés

À la sortie de Dernier MC, les médias consacrés au rap, de Booska-P à Abcdr du Son, accordent d’emblée une place centrale à la déclaration de Kery James. Non seulement l’expression fait la Une, titille l’ego des autres artistes, mais elle devient un prisme de lecture pour l’album entier.

Ce qui frappe, dans cette presse, c’est la volonté majoritaire de discuter la légitimité de Kery James à revendiquer un tel titre. La plupart concèdent : s’il en existe un, ce “dernier MC” aurait bien la stature pour l’incarner, mais le débat reste ouvert quant au fond.

L’effet miroir : comment les nouveaux médias et réseaux ont saisi le flambeau

L’époque où “Dernier MC” sort n’est plus celle du boom des fanzines papier ou des débats en radio nocturne ; c’est l’ère des réseaux sociaux et des webzines. Sur Twitter et YouTube, la posture de Kery James fait éclore une multitude de réactions, souvent bruyantes, parfois brillantes.

Il est frappant de constater que, chez les plus jeunes auditeurs, cette déclaration sert souvent de point d’entrée pour (re)découvrir une histoire du rap hexagonal trop vite effacée par la vague autotunée des années 2015-2020.

La presse généraliste : entre fascination, agacement et analyses longues

Étonnamment, la posture du “dernier MC” ne laisse pas insensible hors du cercle du rap. Libération publie au moment de la sortie un entretien sans concession titré “Kery James, l’irréductible”, où le rappeur explique sa vision du métier et sa place dans l’histoire d’un mouvement qu’il juge trahi par l’industrie. “Je suis le dernier MC parce que je me lève pour dire : Non, le rap n’est pas qu’un business, c’est un combat de mots et de vie.” (Libération, 2013)

Le Monde va plus loin et analyse l’album comme un manifeste, citant les textes en miroir de la génération IAM, MC Solaar, ou même Akhenaton dans “Demain c’est loin”. Un tableau comparatif publié en juin 2013 par Le Monde place Kery James parmi les “anciens” les mieux streamés en France en 2013, devant Oxmo Puccino et largement devant IAM (plus de 40 millions de streams cumulés cette année-là).

Artiste Streams cumulés en 2013 (France)
Kery James 41,2 millions
Oxmo Puccino 29,5 millions
IAM 24,1 millions

Dans les chroniques télé, de France Inter à France Culture, certains saluent le “courage” et “l’intégrité”, quand d’autres perçoivent un “revivalisme passéiste”. Kery James, dans ces médias, fait l’objet d’analyses parfois psychanalytiques : le MC, c’est l’enfance perdue du rap, son innocence disparue.

Polémique(s) et contre-feux : l’art délicat de la légitimité

La prise de position de Kery James entraîne aussi son lot de critiques, parfois virulentes, émanant d’autres rappeurs ou figures des médias spécialisés. Certaines émissions de Skyrock rapportent, à l’époque, les piques d’artistes contemporains dénonçant un “conservatisme de façade” : le journaliste Fred Musa, dans Planète Rap, rappelle que “la culture rap évolue, et que la nostalgie peut occulter les innovations”. Le débat rebondit également chez Mouv’, où la posture de Kery James alimente plusieurs heures de débats, retranscrits sur leur site.

Dans cette effervescence critique, plusieurs points-clés émergent :

Résonances, héritages et perspectives ouvertes

Dix ans après “Dernier MC”, le débat continue de hanter la scène rap française. Face à la multiplication des MCs revendiquant l’indépendance et le “retour aux sources”, il est frappant de constater combien la posture de Kery James a préfiguré – ou peut-être provoqué – un retour du rap à textes. L’album “Dernier MC” cumule aujourd’hui plus de 75 millions de streams sur Spotify (chiffre arrêté mai 2024), et sa figure inspire autant la nouvelle vague (Georgio, Médine, Laylow citent Kery James parmi leurs modèles dans l’émission Le Code sur Apple Music en 2021) que les activistes du spoken word à la française.

Si cette démarche fut parfois controversée, elle a surtout permis de rouvrir l’horizon : dans ce face-à-face entre mémoire, exigence et renouveau, la presse rap s’est révélée un formidable laboratoire d’idées, refusant le consensus mou.

“Kery James, dernier MC ? Peut-être le premier d’une nouvelle génération”, écrivait Rap R&B en 2015. La formule, plus qu’un slogan, résume ce que cette posture a cristallisé – un dialogue, parfois tendu, toujours passionné, entre l’art, l’époque et ses hurleurs de rimes.

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