“Dernier MC” de Kery James : Résonances d’un album attendu, entre critique et héritage
Le 13 mai 2013, Kery James révèle au public son sixième album studio, Dernier MC. Plus qu’une sortie, un événement. On parle ici d’un disque sous...
Le 27 mars 2001, le rap français voit revenir un artiste qui a pris son temps. L’homme derrière ce retour n’a plus la même posture. Kery James, après l’aventure Ideal J et une pause mûrie, propose « Si c’était à refaire », son premier véritable album solo. On le découvre moins démonstratif, mais infiniment plus tranchant, viscéral, presque ascétique dans ses choix artistiques comme dans les thèmes qu’il aborde. Rien ne sera plus jamais comme avant, chez lui comme dans le rap hexagonal.
Par-delà l’effet de surprise provoqué par le retour d’une voix qu’on pensait recluse, la force de « Si c’était à refaire » tient dans son articulation : à mille lieues des facilités, Kery James propose un disque dense, ouvertement introspectif et résolument politique.
Parmi les grandes réussites de l’album, la capacité de Kery James à superposer le personnel et le collectif, la mémoire intime et la nécessité du combat politique. Ici, parler de l’artiste, c’est aussi parler de tout un pan du vécu des quartiers populaires français, marqués par l’histoire de l’immigration postcoloniale, la marginalisation et la résistance.
Tout commence avec le titre éponyme, « Si c’était à refaire », qui pose d’emblée le ton : « Si c’était à refaire, j’le referais sûrement, mais différemment ». Il s’agit d’un retour lucide sur ses propres choix, mais aussi d’un regard porté sur la fatalité sociale et l’aliénation. À l’aube des années 2000, tandis que le rap français surfe sur l’énergie de la contestation, Kery James pousse la réflexion plus loin : comment transformer cette énergie en lucidité politique ?
Ce regard introspectif s’enracine dans la grande histoire : Kery James, né en Guadeloupe et grandi à Orly, a traversé la tempête Ideal J (avec notamment la mort de Las Montana, figure du groupe, en 1999, qui hantera ses textes). Mais le virage que marque cet album, c’est aussi la spiritualité assumée, le choix affirmé de l’islam comme boussole morale personnelle et politique (source : interview pour Libération, 2001).
Musicalement, « Si c’était à refaire » fait figure d’OVNI à sa sortie. Alors que la vague « rap à la française » s’embourgeoise en samples clinquants et refrains accrocheurs, Kery James se fait l’apôtre du dépouillement. Quelques pianos, une rythmique sèche, des arrangements sobres, presque austères. La diction se fait rigoureuse, le flow s’apparente à une scansion. On est loin, très loin de la complaisance sonique, la forme épouse une pensée radicale.
On pourrait presque parler de « minimalisme engagé » : chaque son, chaque mot compte, aucun effet de manche pour masquer le fond. Un choix précurseur, qui anticipera l’ascétisme de l’album « Ma vérité » (2005), marquant la maturité stylistique de Kery James.
La plume de Kery James, à cette période, s’autorise des incursions poétiques ambitieuses et un sens du récit rarement atteint dans le rap français du début des années 2000. Sur « 28 décembre 1977 », autobiographie en rimes, il retrace son parcours de fils d’immigrés, sa découverte du rap, sa spiritualité et ses premiers déchirements : « Une déchirure qui, dans la nuit, ne s’est jamais fermée ».
On retrouve ici la grande tradition du rap conscient : un héritage revendiqué de figures telles que IAM, NTM, Assassin, mais avec une sensibilité plus philosophique dans l’approche de la douleur sociale. Chaque couplet impose son propre tempo, une cadence réflexive qui ne cède rien à l’urgence.
| Morceau | Thématique | Particularité artistique |
|---|---|---|
| Si c’était à refaire | Regret, fatalité sociale | Intro minimaliste, ambiance grave |
| 28 décembre 1977 | Autobiographie, transmission | 3 longs couplets introspectifs, refrain absent |
| Hardcore | Contestataire, subversif | Featurings rares, texte incisif |
| J’rap encore | Affirmation artistique, critique du rap business | Production sèche, ironie mordante |
La force de l’album réside dans ce choix de faire du rap un véhicule de la critique sociale directe et sans phare. À une époque où le rap reste marginal dans les grands médias, « Si c’était à refaire » offre un miroir à la jeunesse des quartiers : être écouté, c’est exister.
L’album est ainsi perçu comme un électrochoc, mais aussi comme un manifeste : « La France n’est pas une France raciste, mais une France qui a peur », lâche-t-il dans un entretien à Libération. Le propos est nuancé, fuyant l’écueil du manichéisme, préférant la complexité à la facilité de la polarisation.
« Si c’était à refaire » ouvrira la voie à une nouvelle génération d’artistes conscients : Médine, Youssoupha, Abd Al Malik citeront ouvertement Kery James comme une influence majeure (source : Les Inrocks). Quant à la Mafia K’1 Fry, elle deviendra l’un des collectifs les plus respectés pour la densité de ses messages politiques.
L’album devance aussi de quelques années l’explosion médiatique du « rap engagé », notamment lors de la crise des banlieues de 2005, où la parole rappeuse devient un enjeu éminemment politique pour l’État et les médias.
Plus de vingt ans après sa sortie, « Si c’était à refaire » demeure un album incontournable du rap français. Il ne se contente pas de livrer un témoignage : il propose une grille de lecture pour penser les enjeux d'aujourd’hui, à l’ère des débats sur la laïcité, l’identité et les inégalités structurelles. Les textes de Kery James sont régulièrement étudiés dans les classes de philosophie et de français, preuve de leur portée bien au-delà de la culture hip hop.
Récit d’une époque, acte fondateur d’un pan entier du rap français moderne, « Si c’était à refaire » est à la fois une déclaration d’intention et un manifeste ouvert : l’art ne se limite jamais à l’autobiographie ou à l’indignation, il trace aussi la voie vers un autre possible, une France en quête de réconciliation avec sa jeunesse.